Il existe des enivrantes situations qui s’apprécient mais qui jamais ne durent. Elles sont la délicatesse d’une petite romance pleine de beautés éphémères qui se vivent, se goûtent, mais jamais ne se gardent. C’est un jardin que façonne un temps pour une prose sans descendance, et qui laisse pour le plus vaillant des hommes rien, sinon un espoir vide et vain. Parce que l’éphémère disparaît aussi vite qu’il est apparu, il touche de sa délicatesse le fondement même des envies ; que celui qui le désire ne se laisse méprendre par une telle subtilité : l’éphémère dépose juste avant de disparaître. C’est une vaine modalité s’inscrivant sur l’être, le laissant allongé sur un tapis plein d’espoirs que des petites entailles peu douloureuses façonnent.

Drôles de circonstances pour celui en proie aux tourmentes d’une vie sans cette trace, qu’une brise s’empresse de faire disparaître.

Tout le monde le vit, et tout le monde le voit, et peu n’arrivent à apprécier la quintessence de sa nature ; c’est lorsqu’il subjugue la condition mondaine que tous tombent à ses pieds. Il est un espoir salvateur, triomphant dans les abysses d’une vie sans intérêt ; un autre monde, palliant à l’être, prisonnier de son néant et de son obscurité. Éternelle mais impossible grâce qui se façonne dans la transcendance. Que cet éphémère puisse déposer sur des âmes perdues un semblant de réconciliation ; s’il y parvient, il laissera aussi pour l’homme en quête de sens quelques réponses dans le chaos et son ontologie.

Particulière grâce pour une particulière élégance, c’est une chose peu commune mais si répétée, et lorsque l’éphémère se manifeste, on y aperçoit un semblant de répit, en apparence du moins. Mais entre-temps, rien, sinon l’attente qu’il sache de son empreinte réconcilier l’impossible souvenir d’une beauté irréconciliable…

L’éphémère avait touché Jean, et l’avait jeté en pâture à quelques démons existentiels ; perdu dans les limbes de ses désirs, c’est une trop grande candeur qui l’avait dépossédé, l’ayant laissé naïvement espérer qu’un chemin sans entraves se présenterait désormais à lui. Mais, comme toujours, une petite simplicité en apparence ne fait que masquer de grands espoirs vains. Pouvait-il escompter d’Éris une sagesse pour une réponse ? Sans s’avancer dans la conjecture incertaine, il estima qu’elle pourrait l’éclairer sur la nature de cet éphémère qui l’avait touché et avait, à ses yeux, trop tôt disparu.

Car comme toujours, la vie condamne aussi, et si elle offre en guise de consolation ce qui ne perdure, comment ne pas la maudire ?

« Éris, je me permets ici d’invoquer d’une prose timorée et craintive une sagesse qui, je l’espère, m’aidera à mieux saisir la beauté d’un éphémère ne m’ayant laissé pour compte qu’un silence timide qui me tourmente et que je ne sais fuir. Un éphémère que j’ai vu comme un espoir nouveau, le retournement pour une vie bien tracée ; et pourtant, est-ce le cas ? Dans quelle mesure m’autoriserais-je ici à taire l’avancement dans une vie précipitée, pour me soumettre au caractère de cet éphémère ? J’y vois là une lune sans ombre sur le désespoir de mes dunes, mais pour le voile qu’il dépose sur cet éther, rien de ce qui est en mon pouvoir ne saurais faire taire et calmer le peu de mes prières.

Si elles tentent d’envelopper ces doux présages, j’imiterais une indifférence tentant de me faire passer pour Sage. Éris, saurais-je chasser les murmures de ces élans sur mon cœur, comme si j’avais là tenté de résoudre plus d’un mystère sans saveur ? Je n’y vois qu’une rivière tentant d’assouvir les désirs d’une âme en proie à ses propres tourmentes, plus d’un lit pour des demandes que j’invoque et qui se perdent dans mes limbes…

Si j’escompte de cet éphémère une transcendance certaine, j’aurais au moins eu la décence d’apprécier le caractère mondain qu’une vie simple revêt. Mais jamais je ne me laisserais abattre, aussi tentant cela soit-il. »

« Jean, c’est une vie qui se présente aussi pour un cœur vaillant, si tant est que de telles modalités lui aient laissé de quoi se repaître. Mais sinon, à quoi donc raccrocher nos espoirs vains ? Tu fais ici un bien étrange effet, comme si tu avais d’un œil vivace entrevu un changement certain pour toutes ces folies de l’esprit et les désirs d’un cœur sauvage. Rassures-toi Jean, bien des hommes tombent sous le charme de cet éphémère, et bien peu s’en détachent, scandant haut et fort l’illusion en son image !

Il faut croire qu’il est d’une douceur certaine, justifiant au moins de tels aléas, car je me peux me résoudre à voir la chose différemment. Si tu t’en détaches et si tu te dis placide face à un tel sort, à qui appartient donc cet espoir au penchant candide ? S’il t’appartient, il te laisse avec la vision d’une providence détachée de tous ces doutes ; à toi d’invoquer alors le sort ou le destin en guise de consolation, comme des dés que tu jetterais dans cet appareil de théologie, mais non sans une désinvolture certaine.

Ah, bien triste consolation, aussi âpre que nécessaire. Mais ne te méprend pas sur une telle position, et loin de moi l’idée de me présenter en âme libre de tels penchants, j’y étais tout aussi disposée je crois. C’est une essence qui me fait l’effet d’un doux baiser plein d’amertume, se déposant sur un cou déjà désespéré et endolori, à jamais assoiffé d’une vie nouvelle que l’existence sature. Cet éphémère est enivrant, et souvent, rien ne subsiste jamais, pas plus qu’un rien qui ne s’y soit jamais déposé. Si tu le conçois, tu y trouveras alors un semblant de réconciliation pour une âme fatiguée de telles errances.

Chemin sans entraves en apparence, mais lorsque le peu de fragrances se dissolvent, le reflet que tu contemples s’incruste un peu plus, comme pour mieux te rappeler qu’il y a des conditions que rien ne perturbe.

Le temps fait son œuvre, mais jamais autant qu’un espoir mal placé Jean. »

« Éris, c’est un espoir qui se revendique d’un caractère vaillant. Il faut croire que dans mon irrésolution d’y réformer une existence mondaine s’en trouve la volonté de réformer surtout le sort et ses dés ; comme si j’avais choisi là où les placer. Mais c’est une vue d’esprit plus qu’autre chose Éris, et ne te méprend point sur cet éphémère. Il n’est ni choisi ni tout à fait subi…

Le peu d’inclinaisons que j’en gardais m’avaient fait effet, c’est du moins le souvenir que j’ose entretenir. Ma condition s’en était sans aucun doute trouvée perturbée, mais c’est une chiche douleur face à la joie que cet éphémère alimente. S’il m’avait laissé le temps de me retourner, j’aurais sans doute trouvé la force de réfuter ce que tu qualifies de désinvolture Éris. J’aurais aussi pu y rassembler quelques preuves pour réfuter l’assurance que tu diffuses dans de tels propos. Cependant, je me complais aussi à le voir comme une éternelle quête, mais aussi comme une éternelle présence : c’est un éphémère voué à se manifester, encore et toujours. Un éphémère voué à disparaître, encore et toujours.

L’espoir qu’il enfante est, après-tout, le seul auquel nous n’ayons jamais su nous raccrocher. Il est illusoire de croire qu’une vie pleine de saveurs puisse exister s’il n’y avait pas cet éphémère pour subjuguer toutes nos peines noyées dans nos abysses. Et ne se pourrait-il pas que cet éphémère que j’invoque soit tout aussi similaire que bien d’autres, qu’ils soient miens ou qu’ils soient tiens ? Si j’avais à jamais cru que je pourrais m’en détacher, c’est aussi parce que j’y avais tenté d’y percevoir un caractère de distinction, comme une preuve bien crue qu’il était différent de tout ce que tu n’avais jamais connu. Mais si je m’y refuse – en espérant pouvoir me doter de quoi me permettant d’y faire face – tu me pardonneras alors un tel égarement… »

« Jean, j’admire ta résolution, puisse-t-elle te donner quelques espoirs auxquels raccrocher tes moindres peines ; si tu y parviens, tu me retrouveras à chanter plus d’une fois pour nous deux. Mais si tu ne te méprends pas, tu vois là aussi combien cette vue d’esprit, telle que tu te plais à la qualifier, te laissera guérir de tes éternelles meurtrissures, qui jamais ne disparaîtront véritablement. Et si c’est notre prédicament, devrions-nous nous résoudre à l’accepter sans révolte ?

Comment y t’trouves-tu encore capable d’y apprécier une quelconque joie si elle se paie d’un tel forfait ? Les dieux nous ont-ils fait aveugles et indifférents à ce point ? Se jouent-ils de nous à chaque fois qu’un tel désespoir s’abat sans que nous ne sachions le voir ?

La résolution double, celle de nous noyer dans nos abysses, et celle de vouloir nous en dépêtrer, équivaut aussi à une attirance sans mesure pour cet éphémère que tu admires avec tant de candeur Jean.

Je ne peux ni ne veux m’opposer au choix d’un homme faussement libre, et je le laisse en maître de sa parole. J’admire aussi ton caractère placide, comme si tu avais signé de ta propre vie les ébats de ce qui jamais ne perdure. Ton éphémère est le mien, mais tout autre. Je m’y refuse : c’est là toute la différence. Ai-je aussi le choix ? Ne t’envies-je pas également, lorsque je te vois là, ingénu face à un tel appareil de transcendance ? Si j’arbore avec un détachement ce qui te ronge, je sais aussi que c’est dans un espace de douleurs partagées que nous sommes à jamais unis. »

« Éternellement. Et un peu plus chaque jour. Si de telles différences rapprochent, c’est aussi parce qu’elles sont similaires Éris, et je n’ose croire que tu t’y sois à jamais résolue. Plus qu’un faux choix que je me suis empressé de faire, c’est aussi un caractère irréfutable, bien au-delà d’un petit espoir que j’alimentais par désespoir. Mais je ne peux qu’être dans l’attente, et je ne peux que chasser par mépris ce douloureux baiser : je m’y résous, et si j’échoue, je recommence. Après-tout, cet éphémère n’est ni le premier ni le dernier, et il faut croire que c’est un peu de décence qui me forcera à tous les apprécier pour ce qu’ils sont.

Non Éris, les Dieux ne nous ont pas faits aveugle, bien au contraire. Ils nous poussent là à accepter nos pénitences et à y chercher une once de beauté ; à défaut de pouvoir fermer les yeux et les voir disparaître comme par tour de magie, ils nous font avancer dans une résolution certaine, comme pour mieux attester de cette misère l’envie de transformer nos genèses. Et ce n’est un rien qui nous poussera aussi à mieux réaliser la force de cet éphémère.

Si je suis en proie à de tels démons, cela en dit long sur ce que de tels tourments nous causent, et s’ils évoluent sans durer, l’empreinte qu’ils laissent est quant à elle à jamais présente. Un souvenir que je veux chasser, voilà tout. Mais c’est un bien drôle de sort, celui d’une chose qui disparaît mais jamais ne s’efface… »

« Je m’y suis résolue, peut-être parce que j’aie aussi parachevé ce que j’estimais un mal nécessaire. Mais rassures-toi Jean, c’est un caractère irréfutable que je ne peux nier ; l’espoir que tu alimentes par désespoir est un désespoir que j’alimente sans doute par espoir.

Après-tout, si moi aussi, j’y cherche une once de beauté – et comment pourrais-je y échapper – c’est aussi parce que je veux y trouver de quoi alimenter cette sentence.

Et si nos raisons d’être semblent si distinctes en mots ou en apparence, je te console, il est tout aussi illusoire de penser qu’il y a là un fondement véritable : je me réclame d’un même caractère de mortelle, et pour cela, je partage à tout jamais nos éternelles disgrâces… »

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Il existe des enivrantes situations qui s’apprécient mais sans qu’elles ne durent. Des situations qui s’imposent mais jamais ne persistent. Et si cet éphémère disparaît aussi vite qu’il est apparu, sa présence est une éternelle marque : c’est là toute son élégance…