L’espoir est à l’homme ce que les pluies sont aux arides déserts, une triste consolation qui jamais ne saurait suffire à endiguer la plus profonde des mélancolies.

Cet espoir, auquel on y accroche une once de folie, semble n’égaler que son caractère timoré qu’un moindre vent effacera d’un geste plein d’assurance. Il est dans l’espoir, plus qu’une candeur, un désir qui s’enfante de lui-même, pour une vie moins tumultueuse sans doute, mois chargée en émotions, plus vivace même.

On voit l’espoir çà et là, dans la plupart des situations, desquelles émerge la volonté pour un futur radieux. L’espoir, ce sont ces pierres que l’on dépose sur des yeux fermés, quémandant la salvation au travers d’une providence, jamais universelle, mais à tout jamais humaine.

Dans l’expérience de tels émois, si l’espoir se joue de nous, quel totem d’immunité face à l’immonde caractère de toutes ces choses qui jamais ne consolent véritablement ?

L’espoir existe-t-il véritablement lorsque toutes ces âmes en proie à leurs propres perditions se ternissent et finissent par devenir muettes ?

Et si c’est le cas, quel caractère revêt-il donc ?

L’espoir est plus qu’une résolution certaine, il est comme les émotions qui ne se suffisent qu’à elles-mêmes ; et pour le reste, rien, sinon tout ce qui serait à recommencer. Et si cet espoir ne s’oublie pas, alors il laisse l’homme avec un peu de chance, un peu de lumière, afin d’illuminer le spectre des vies mondaines, lumière avec laquelle il est possible de voir un peu plus clair et peut-être peu plus loin.

Pour Jean, la situation se présentait au moins au travers de deux visages différents. Rien pour le premier, sinon un monstre fait de terre et d’argile, un démon de la condition humaine poussé à réformer les conceptions d’une vie toute tracée, monotone et ce sans l’once d’un doute. Une condition franche, surement approuvée sous le couvert de l’assurance pour une vie toute tracée.

Le deuxième visage se présentait plus fourbe et joueur, mieux décidé à questionner la sentence de cette vie tout faite. Un visage de révolte sans doute, se refusant à accepter ce que l’on se plaît à qualifier du destin. Un visage courageux même, car osant voir l’interdit, en y prenant plaisir, et en savourant la douceur des choses qui se refusent à croire réelles. Un visage prenant goût au risque, acceptant même que cet espoir puisse être fructueux.

Jean voyait en lui le paradoxe de la condition humaine : vouée à se vivre au travers de contradictions certaines, qui s’opposent, s’attirent et se repoussent, mais sans jamais se résoudre à l’entente. Et dans le désir de pouvoir avancer sans peine sur cette terre riche en contradictions, il alla s’enquérir auprès d’Éris, son éternelle compagne, d’un semblant de répit le temps de la réflexion.

« Éris, je me vois là, tentant d’abréger des contradictions fortes qui s’opposent mais qui m’attirent. L’espoir vit en moi, il m’encourage à laisser s’exprimer une expérience sans la lourde ontologie de ma condition. Seconde jeunesse, il instille en moi candeur et douceur, bonheur et grandeur ; d’un trait, il efface aussi l’image d’un monde que je vois désormais désuet. L’existence est, lorsque l’espoir vit, plus facile à accepter. Elle s’apprécie pour ce qu’elle peut-être, simple et vivace. Si cet espoir vit en moi, comment le repousser ? Comment l’ignorer, et comment feindre ce dont il atteste ?

Éris, plus que des doutes qui m’abattent, c’est l’espoir tout entier qui m’abreuve. Il dépose en moi l’éternelle assurance qu’il m’est permis de palper plus qu’une âpre existence. Je veux m’y résoudre. Mais cette résolution, aussi tentante soit-elle, ne saurait se vivre pleinement, parce que à jamais réduite sous le poids d’un opposé qui me ramène à la réalité. Où se trouve l’illusion Éris ? »

« Jean, l’espoir ne peut jamais véritablement s’éviter, jamais véritablement s’évincer. C’est après-tout ce qui fait sa nature, et ce qui fait qu’on l’apprécie pour ce qu’il est lorsqu’il nous apparaît. Et pourquoi donc devrions-nous l’évincer ? Après-tout, si ces charmes nous illuminent ne serait-ce qu’en l’espace d’un instant, j’y vois là un bien que je ne peux ni ne veux me résoudre à ignorer. L’espoir, c’est aussi la confiance d’un monde meilleur ; ne pousserait-il donc pas à la réforme ? Ne façonne-t-il donc pas un éternel optimisme, loin de la finitude qui nous dénigre chaque matin ?

Je sais aussi que cet espoir est bien plus qu’un jeu de patience, et la présente parole ne saurait mettre fin d’une traite à tes questions. Elle ne saurait également taire cette voix latente qui vit en nous, et qui nous pousse à accomplir de grandes choses. L’espoir est un plaisir qui se savoure, encore et toujours. »

« Éternel plaisir sans doute ; j’en ai l’assurance lorsqu’en moi se diffuse l’image d’un futur radieux, une image libre des inquiétudes qui prennent malin plaisir à nous terrasser. Cet espoir s’affirme dans la force, et s’il me détache des liens qui me retiennent prisonniers, alors je ne saurais que l’apprécier.

Cependant, je ne peux m’empêcher d’y voir son opposé, comme une force me ramenant à la réalité des choses. Ah ! Douloureuse contradiction. Éris, comment distinguer le vrai du faux, et comment m’asseoir sur l’assurance sans désillusion ? Je l’ignore.

Cet espoir que tu qualifies d’éternel optimisme est une chose qui parfois m’apparaît comme illusoire. Sans doute y-a-t-il là pour nous l’apprentissage d’une vie et de ses drames, et des charmes d’une véritable illusion. Car si l’espoir ravive, sans doute, une existence obscure, il occulte à son tour la compréhension plus juste de ce qui se joue pour nous. Cette candeur réfute les questions plus subtiles, et m’empêche de voir avec plus de clarté.

On pourrait même le qualifier dans sa capacité à faire oublier ; à ne tirer que de chiches leçons qui mériteraient à être plus grandes. J’en ai pour preuve cet homme, qu’on voit là, aux emprises d’une naïveté certaine. Et si on lui demande de relater les récits les plus douloureux, ce même espoir le rend alors aveugle pour moins d’un sou. C’est quelque chose de bien étrange que je ne peux me résoudre à accepter. Du moins pas encore. C’est que, Éris, il y a encore tant de mystères non résolus que je veux naviguer, voir et attester, sans que cet espoir ne voile l’entreprise. »

« Qu’attends-tu d’une vie privée de cet espoir Jean ? Une vie morose, gâchée, se ternissant d’elle-même, car poussée par la pression d’hommes ignorant les folies d’un changement qui alimente bien plus qu’une candeur. Je me refuse ici à n’y voir qu’une telle chose, bien trop simple en apparence. Tu sembles aussi oublier ce que je proclame. S’il nous pousse à accomplir de grandes choses, l’oubli des drames par cet homme le conduira sans doute à avancer avec une assurance certaine. Oublier pour mieux se relever ; oublier pour mieux avancer ; oublier pour mieux exister.

L’espoir est bien plus Jean, j’en ai l’assurance. Il ne réfute rien de lui-même, du moins pas plus que des résolutions qui furent avant sa présence. L’espoir ne condamne personne.

Tu pourras aussi me qualifier d’ingénue. Peut-être que c’est ce même espoir qui me prodigue la force de tenir le présent discours. Mais dans le fond, qu’est-ce que cela change ? L’expérience n’en est pas moins authentique ; plus teintée sans doute. Au-delà, je n’y vois que des bagatelles »

« Je t’admire Éris. Peut-être parce que tu vois ce que je ne peux voir moi-même. Tu sembles avoir accepté que cet espoir ne change pas une nature primaire. Moi de croire que mon ontologie est ce qu’elle est, l’espoir n’y étant donc qu’un chiche succédané. Drôle de vision, empreinte de fatalisme. Et cette vision que j’alimente pour mon existence ne saurait croire que cet espoir puisse y jouer un rôle quelconque.

Suis-je donc condamné à le voir, et l’avoir sans y croire ? Le temps qui passe façonne même le plus placide des caractères. S’il instille en moi cette once d’espérance, dois-je donc l’accepter pour ce qu’elle est, mais aussi rejeter tout ce qui m’y oppose ? L’homme peut-il changer Éris ? Peut-il donc oublier ce qu’il est et se refaire ? Renaître ? Rien, dans mes conclusions, ne m’y pousse à le croire, bien moins que dans les tiennes… »

« Quelle sottise Jean. C’est ce fatalisme qui te condamne, il enfonce des clous sur le cercueil de ta condition un peu plus chaque jour. Comme à chaque matin que tu te refuseras à accepter, tu te retrouves également prisonnier tout en l’ayant choisi. Qu’est-ce que le fatalisme ? Et pourquoi serait-il plus réel que tes conclusions ? Le temps ne façonne rien ; il ne fait que laisser les choses s’exprimer, respirer, et avancer. Et si cet espoir s’y trouve comme à défaut d’avoir su créer autre chose, j’y vois là un bien pour tous.

L’homme peut changer, peut oublier et se refaire. C’est une croyance, sans doute à l’opposé de ce que j’aurais pu promulguer jadis. Mais si c’est le cas, alors nous avons là la preuve des réformes éternelles, que tout me pousse à croire réelles.

Ne pourrais-tu donc pas avancer sans te laisser abattre par cette vie qui semble te terrasser ? Alimentée par des lourdes contradictions dans lesquelles tu sembles te perdre, je te vois comme un homme affaibli et vulnérable plus qu’autre chose. Comment peux-tu dans de tels états te consoler et vivre dans de telles plénitudes ?

Ne peux-tu pas aussi admettre que ces deux forces qui s’opposent ne signifieront jamais plus que l’expérience, qu’elle y soit teintée ou non de cet espoir ?

Ma naïveté, si c’est vraiment ce qu’elle est, me laisse au moins avec une tranquillité d’esprit que je me plais à savourer ; loin de nos drames, et de tes chimères, loin de tout vacarme. »

« Alors j’en viens à la conclusion que nos deux chemins diffèrent ici de beaucoup. Je ne peux accepter cet espoir. J’accepte plutôt ce refus, et je m’y fais raison. Vois-tu, si j’ai choisi ici le refus, on retrouve la même illusion : rien dans ce choix ne me fut donné. Et si je rejette l’espoir, j’accepte aussi qu’il n’y ait rien qui puisse véritablement me faire changer d’avis. Éris, puisses-tu t’essayer à m’en dissuader, mais c’est d’une force tout autant plus importante qui me ramènera comme toujours à la réalité des choses. Si nos vies diffèrent en apparence, nos existences se façonnent dans la différence. Elles s’acceptent, s’opposent mais s’attirent, à l’image de cet espoir qui me nargue, et qui souhaiterais que j’oublie qui je suis.

Pardonne-moi de n’avoir que trop essayé, et de n’avoir que trop échoué. Si je trébuche je recommence… »

« Plus rien dès lors qu’il me soit capable de changer en toi. Plus rien dès lors qu’il te soit aussi capable de réformer en moi. Acceptons nos sorts, et le changement n’est pas notre affaire. Sans doute appartient-il à ceux prêts à accepter que la vision qu’ils portent sur le monde ne soit en rien définitive. Mais comme à jamais, dans l’empreinte de nos avis partagés, il n’est rien qui puisse se réformer. Et si tu l’acceptes, je l’accepte également. Si c’est dans cette éternelle différence que nos existences se façonnent, elles me laissent au moins les apprécier pour ce qu’elles sont, à tout jamais Jean… »

~

Éris avait là touché au fondement de l’espoir qui laissait Jean dans sa perplexité. Il ne s’y était pas résolu, et quand bien même il escomptait trouver auprès d’Éris la réponse à son drame, elle ne possédait rien qui aurait pu le faire changer d’avis. Après tout, l’espoir, accepté ou non, ne semble en rien réformer la condition de l’homme. C’est la seule certitude que Jean possédait.

Et lorsque l’espoir touche l’homme, le peu de lumière qu’il apporte ne saurait hélas éclairer l’existence tout entière, qui sans doute en attend bien plus. Jean le voyait comme une chose insipide, tandis qu’Éris voyait cet espoir comme une force conduisant souvent au changement.

La vérité bien que dissimulée, est toujours présente. Si elle ne se manifeste pas, elle se joue comme à son habitude lorsque cet espoir se manifeste.

C’est en s’allongeant que le regard d’ Éris se porta sur Le Radeau de la Méduse. Étrange coïncidence se dit-elle…