Dans mon rêve ; tout ce à quoi j’aspirais se manifestait de manière instantanée. Tout ; et ce même à quoi je n’avais pas pensé. De beaux objets, de la nourriture ; des livres, des vêtements ; des relations. 

Tout pour satisfaire des désirs sans limites. Tout, absolument tout ; en permanence.

Dans ce rêve, mêmes les rois les plus riches m’enviaient, parce que mon eau était plus pure que la leur, ma nourriture plus fraîche et plus succulente ; et mes parures bien plus élégantes.

Une vie pleine et remplie, comme finalement, ce à quoi j’ai toujours voulu tendre : le contentement face à tout ce qui est, et l’impression que ma vie a atteint la fin de toutes choses.

Dans ce rêve, assis sur mon trône, je regardais toutes ces luxueuses richesses, et la satisfaction n’avait de limites que mon imagination à faire manifester tout cela.

Et ce rêve pourrait durer toute ma vie ; et toute la tienne ; parce qu’hélas… c’est bien celui que nous vivons.

Ce rêve ; c’est celui que je vis, au sein de milliers,  et aussi réel soit-il, il restera aussi intangible face à l’aveuglement guidant la plupart.

Je me suis récemment posé la question “Que voudrais-je, si je pouvais tout posséder ?”. La réponse aujourd’hui, disposée en filigrane depuis longtemps, se fait aujourd’hui manifeste “tout ce que je possède déjà : liberté de penser ; liberté d’expression et libre accès au savoir”.

Aussi parce que  la vie que je mène, simple en apparence ; n’en masque pas moins l’accès à tellement de choses que nous avons pu prendre au détriment de 80% du monde qui nous entoure ; que je peux affirmer que les choses que nous possédons ne sont que le simple écart entre notre aveuglement et la reconnaissance qui nous fait défaut.

Dans ce monde là ; on pourra toujours se plaindre des turbulences dans l’avion ; du voisin au cinéma ; on pourra toujours pester parce que le train est en retard. Et puis tout ira mieux dans ce lit douillet ; si long est le chemin ; mais si proche la vérité.

Je suis ce poisson, nageant paisiblement dans son eau, et la nouvelle du jour m’apporte mon lot d’amusement. Je trouverais bien étrange, ou même malvenu, que ça soit dans cette eau que 22 000 de mes congénères décèdent chaque jour ; que 80% des poissons qui y nagent luttent pour se nourrir ; et ce pour moins de 5 euros par jour ? La blague.

Dans mon eau, je trouverais même incroyable que 30% soient mal-nourris ou en mauvaise santé, n’ont-ils pas accès à toute cette protéine dont je me gave chaque jour ? Tout cela sonnerait comme un mauvais film en noir et blanc : 72 millions d’analphabètes, ici, vraiment ?

1 milliard incapable de signer sur un papier ?

Moins 1% de de la production d’armes pour endiguer la faim et donner accès à l’éducation ? Vraiment ?

Et puis, je ne comprends pas, comment 400 millions de personnes peuvent tomber malade à cause de cette eau ; je peux en utiliser plus de 400 litres par jour,  de cette eau dans laquelle je nage paisiblement, elle me semble pourtant de bonne qualité…

Dans mon rêve, je me demande si la vie est le fait d’opportunités ; de chance, ou de hasard ?

La mascarade du siècle : s’isoler pour développer nos opportunités, développer nos potentiels et s’éduquer comme nous le souhaitons.

Il fallait bien qu’un jour l’ennui nous pousse à remplir notre vide intérieur ; et qu’on masque la cupidité de mots flatteurs ; si l’on avait fait ça différemment, peut-être que l’on aurait cru que le poids de nos propres conscience aurait fini par nous taxer de mots diffamateurs, et que ça soit la peur de l’échec qui vienne alors jeter l’opprobre sur ce qu’on a toujours fait.

Que l’on vienne alors me parler de patrie et de gloire ,  je répondrais cupidité et guerres par la tangente. Quelle mérite à une économie inventée de toutes pièces pour la production d’armes ? Quoi de plus absurde que la mise en place d’une régulation aux mains d’une population se protégeant d’elle-même et du reste du monde ?

Dans ce rêve je ne sais pas si finalement si ma vie apporte son lot de contribution ; je ne suis pas sûr que le reflet de mes actions y trouve son écho pour alimenter cette machinerie ; possédant l’herbe la plus verte et la nourriture la plus abondante. Monstre aux tentacules dévastant tout sur son passage et indifférence inoculée en permanence. Contrôle au travers du petit écran, que 16 millions de personnes ne connaîtront jamais ; il faudrait peut-être commencer par leur dire que l’on dispose bientôt de plus de 20 façons de produire cette même électricité, mais que l’on préfère la garder pour nous ; après tout, il faut bien les produire ces 550 TWh pour le pays ; et je e mettais à partager mon électricité, ça serait aussi moins de profits pour moi.

Est-ce de la chance ? Est-ce un simple concours de circonstance ? S’agit-il d’un destin forcé ?

Ne pas se plaindre ? Et si je ne le fais pas, je m’autorise au moins les deux doigts dans la gorge pour me soulager.

Il n’y a là ni d’avant, ni d’après, pas d’histoire et pas de gloire : rien. Rien du tout. Rien pour moi, ni pour personne. Sinon l’avènement d’une fin de tous ces apocryphes pour lesquels on a vu le sens qu’on souhaite. L’histoire des révolutions et la défense de ma patrie ; le chant des damnés et ces hommes qui se sont battus pour moi. Quel ennemi ? Quel guerre sinon contre moi et moi-même ; sans avoir l’impression que l’une de mes mains y passerait.

Cette liberté de penser c’est aussi ce même paradoxe, parce qu’elle a un prix ; pas pour nous , mais pour d’autres ; ailleurs.

Et c’est toujours en 2014 que nous n’avons toujours pas réussi à réconcilier ces opposés que des conflits non tenus en laisse alimentent. Cette liberté d’action et d’association, aussi pernicieuse soit-elle, est une liberté que ne m’appartient pas véritablement. Elle aurait dû ; mais il serait aussi inexacte d’affirmer que ça soit là un objet duquel je peux me revendiquer une totale liberté. Dussé-je y penser, il fait partie des sphères ultimes de la condition humaine : oublier sa condition de chair et de sang afin de naviguer paisiblement dans ce monde des idées.

Cette liberté là est la plus belle des richesses , la plus précieuse, mais aussi la plus douloureuse à porter : elle ne requiert ni dur labeur, ni patience ou souffrance. De toute manière ces objets ne sont que des distractions métaphysiques permettant de justifier l’utilisation de ces ressources.

Aussi difficile leur accès soit-il ; je daignerais les qualifier de caresses face au drame qui se joue dans le théâtre de la vie d’autres. Ces autres, dont l’imagination et le calme d’esprit sont ce luxe dans lequel je peux baigner des heures sans que rien ne vienne troubler cela.

Dans ce rêve ; je m’emmerde ; parce que l’ennui est notre réponse philosophique ; parce que sous le couvert de la cupidité et du désir , la quête au remplissage de vide est sans fin ; et qu’il y aura toujours une publicité pour attester que ce vide est une nécessité plus qu’autre chose. J’aurais pu croire à 5 ans que la satisfaction existait dans mes jouets ; à 8 ans dans toutes ces amitiés ; 8 ans plus tard dans ces soirées ou dans ces livres. Mais elle n’existe pas plus que le reste du monde qui m’entoure ; pas plus que tout ce qui n’existe que dans mes rêves.

Et si ailleurs il y a avait tout ; il n’y aura alors jamais rien là où je suis maintenant. Je me souviens des mots de Krishnamurti :

Tout me convient; si tu as un milliard et huit copines, cela me va. Si tu est seul et fâcheux, sans sous et mourant d’un cancer, cela me convient également. Je suis heureux avec la misère,  la pauvreté et la mort. Je suis également heureux avec la santé et le contentement psychologique.

 Que faire ? Doit-on tout laisser tomber et rejoindre ce monde ; attester et mieux apprécier ce qui est au bas du trône ? Non je ne pense pas ; ne serait-pas masochiste tout autant que fou que de s’imposer les travaux d’Hercule ; alors que les festivités sont à nous ?

Ne serait-ce pas tout autant irrationnel que de boire une eau pour s’en imposer une schistosomiase ?

J’imagine que ce sont les considérations qui finirent par s’imposer d’elles-mêmes, une fois la digestion de toute cette opulence terminée. Sur le coup, il n’y a de toute manière rien de bien alarmant, les fruits sont frais et la soupe chaude !

Dans ce rêve, là où de milliards de possibilités co-existent en permanence ; j’aurais aussi naïvement pu croire que ma liberté de pensée serait l’unique et éternel joyau malachite serti d’or ; à mon grand étonnement elle se dote aussi de liberté d’agir. Deux privilèges sans équivalents ; deux richesses infinies, inaliénables et sans commune mesure sinon là où nous sommes. Là où rien ne m’atteint ; là où c’est dans ma prison de verre que cette camisole de force sera une camisole mentale ; j’avais bien fini par me l’imposer de force ; je m’imposerais de force également mon Citalopram après que leur avoir imposé sniffer la colle ou la mastication de Khat. Ca n’est pas le monde qui ne tourne pas rond ; c’est le mien qui ne tourne plus ; le mien, dans lequel seuls les relents de gaspillage n’aient de commune mesure le déni de vies gâchées sans artifices ; monde dans lequel il y a autant de terra nova que de désirs , aux confins de mon propre microcosme j’y observerais les étoiles ; toujours en quête de quelque chose de “plus”.

Ce plus est aujourd’hui pour moi ce “moins”. Moins de tout ce que j’ai toujours pu penser ; moins de tout ce que je possède ; moins ; parce que l’on peut toujours avoir plus. Et si ce “plus” s’avérait être ce que nous avions toujours voulu ; alors la frénésie aurait trouvé son rythme. Il n’en n’est rien.

Moins, parce que ce c’est tout ce qui est enfoui qui possède sa part de grâce et de mystère.

Moins parce que c’est uniquement en sortant de l’eau que l’on réalise ce dans quoi l’on a toujours nagé…

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