Conversations imaginaires n° 4 : Du désir interdit

Le désir interdit se ressent plus qu’il ne se vit, et il est des situations qui s’imaginent plus qu’elles ne se manifestent. Pour Éris, le désir est un chemin qui s’observe sans s’essayer, et se contemple, mais sans s’emprunter. Vociférer en cachette en espérant que la roue du destin tourne : tel était le rêve qu’Éris alimentait, et si son chagrin ne trouvait répit que dans ses mots, il fallait croire que le désir interdit se montrait mesquin à souhait.

La moquerie existe dans l’abondance des situations peu favorables, et parce qu’à la coupelle de la providence se boivent plus d’un souhait, Éris s’en trouverait repue bien avant que ses désirs n’aient été entendus.

C’est lorsque l’’interdit transperce qu’il devient alors un trop lourd fardeau à porter, mais c’est dans sa douleur que réside sa beauté.

C’est auprès de Jean qu’elle alla retrouver un semblant de réponses, un espace dans lequel composer des mots plus que des actions, parce que si le désir interdit se ressent plus qu’il ne se vit, c’est dans l’inaction qu’il nous condamne tous. Simples mortels aux péchés véniels sans grand répit : c’est là notre prédicament.

« Jean, je me soumets à un désir qui m’appartient sans que le désir ne m’appartienne. Je désire ce que je ne possède, et jamais ce que je ne peux posséder n’a été si désiré que ce désir interdit. Quelle est donc cette force qui me pousse et qui me fait voir ces mots ? Jamais je n’aurais souhaité pour moi-même et pour l’objet du désir, cette confusion, que seul mon trépas semble taire. Combien de souffles mais combien de baisers…si peu retombent sans que les miens ne m’appartiennent ? J’avais jadis espéré que s’en trouverait plus qu’un simple silence. Un murmure dans lequel je demeure : c’est là mon désir interdit. »

« Éris, si ce désir interdit te nargue, il n’en masque pas moins un trop-plein de désinvolture. Plus qu’à approcher et à craindre, ce désir demande nos questions. Comment fuir l’interdit que nous créons ? S’il te laisse de marbre face à tant d’existence, il aura au moins le mérite de soulever ton âme désespérée, et lui montrer que l’espoir n’habite pas que les plus avantagés. Il est d’une ruse difficile à maîtriser, mais pour le jeu qui l’anime, il te fera dire que la source de tes maux jamais n’égalera le plaisir que tu éprouves. C’est lorsque tu lèves les yeux au ciel que les astres se couvrent.

Éris, ne peux-tu pas être libre d’éprouver un désir sans qu’il n’en soit interdit ? Quel couvert de honte viendra s’abattre sur toi, s’il ne fait que dépeindre ta condition ? J’atteste de nos vies plus que de nos chagrins. S’ils sont là, ils nous le diront, mais en attendant, quoi sinon rien ? »

« Peut-être plus que l’âcre amertume d’aimer ce que je ne peux posséder, voir ce que je ne peux toucher, et posséder ce qui jamais ne m’appartiendra. Le désir vit en moi, je le vois lorsqu’il se manifeste, sans pouvoir le taire, et sans pouvoir lui avouer combien dans sa folie plus d’une mesure il transgresse. S’il m’avait laissé seule dans les abîmes de plus d’un silence, j’aurais au moins eu le temps de me réveiller. Accepter sans transgresser, et oublier que j’avais désiré jadis. Pour autant, sans que ma repentance n’avance à son égard tant d’importance, c’est ce désir qui me confiât son intérêt pour la plus douce des bassesses : l’impossible discours dans le danger, et la mise à mort dans l’impossible baiser.

Qu’il alimente mes rêves et qu’il me dise au moins combien dans de telles folies je m’étais fourvoyée. »

« Sans qu’il ne se joue de tes douces folies Éris, le désir interdit est le désir non dit ; inavoué mais tout aussi réel. Mécanique de l’homme fourbe que plus d’une passion pousse à commettre le plus honteux des crimes, sans qu’il n’en soit condamné ; quels châtiments pour celui qui jamais n’avait choisi de désirer ?

Il est des passions blâmables, mais aucune pour qualifier l’impuissance. Éris, devrions-nous absoudre à défaut de condamner ? Souffrir sans éprouver ? »

« Jean, à plus de raison, la condamnation nous laissera avancer sur le doux pavement du chemin de nos intentions. Il est d’une chaire moins inviolable que celle portant déjà en elle les cicatrices d’un passé trouble. Mais si le mot répète le mot, et si l’Histoire se dissout dans de si petites vicissitudes, elle nous laissera apprécier le goût de ce qui ne peut se savourer.

Ma haine en appelle à ma honte, et ma folie diffuse plus qu’un appel. Si l’on me vient en aide, on me permettra d’y voir clarté et raison dans une faiblesse de jugement que l’interdit avait occulté jadis. Serais-je alors moins tributaire de ma honte ? Et que me laisserait donc l’évanescence d’un souvenir ? »

« Au moins une vie libérée de ta propre condamnation, une vie menée dans la grâce de sentiments plus vivants, moins timorés et plus authentiques peut-être. Combien de chemins sur lesquels t’étais-tu égarée Éris, avant qu’une providence ne vienne à t’écouter ? Ton pardon est bien trop mesquin et avare lorsque tous deux s’opposent à de telles passions. À tes égards je n’ai qu’une douce folie à offrir : la joie dans le regret. »

« Et quelle tourmente, plus qu’un corps rafraichi. Que j’ose boire à cette fontaine sans que le courroux ne s’abatte, sans que je me retrouve seule, à errer, formuler, et tenter de comprendre de bien vaines intentions. Quel étrange souhait Jean : si le désir interdit se désire vraiment, où se situe l’interdit ? »

« Liberté d’hommes pour des hommes de liberté. Que nos actions nous condamnent tous à ne pas éprouver et ressentir ce qui nous anime. Notre prédicament indique et dessine, il trace et ouvre peut-être la porte de nos sentiments. C’est sans compter notre incapacité à les voir et les faire murir qui nous laisse de pierre lorsque le poids des décisions s’abat Éris. Mais alors, que faire ? Oser et espérer ? Voir et oublier ? Aimer sans toucher ? L’interdit condamne mais l’interdit fait exister. Il apporte ce que son absence n’aurait pas amené. »

« Est-il seul maître d’émois qui n’auraient pas existé sans lui ? L’interdit sublime, l’interdit pardonne, Jean. Je le vois sans le toucher, mais il me touche sans me voir. Combien de paradoxes m’habiteront avant que je puisse m’en libérer ? Devrais-je m’essayer au jeu des sept vies ? Devrais-je le prendre et confesser ? Où se trouve l’interdit Jean ? »

« À plus d’un endroit Éris. Il fixe l’ordre et abolit le chaos ses travers qui nous obscurcissent la route. Une bien trop lourde pénitence pour une amertume sans couleurs, sans douceurs et sans saveur. Prisonnière du temps et de la circonstance : c’est là toute la nature de ton interdit Éris. »

« Devrais-je alors me voir sans cette nature ? Pourrais-je être sans temps, sans lieu, ni circonstances ? Si oui, que le verbe habite ma chair, et que l’interdit me dévore. Mon désir est un désir avant d’être un interdit, mais une prison plus qu’une libération. Jamais le répit n’aura troublé le sommeil lorsque la mort frappe, et jamais l’interdit n’aura troublé le désir lorsque la circonstance disparaît à jamais.

Prisonnière des mots et victime du verbe, bien avant que le langage ne m’ait ouvert la porte à de si profonds émois, j’avais jadis alimenté plus d’un désir mais j’en avais au moins plus d’un mot.

Profondeur dans l’âme de nos douces caresses, avant que la toile de nos vies nous fasse regretter nos mots.

Mais qu’adviendra-t-il de moi alors ? Mon doute habite mon interdit, c’est une vie qui se dessine, que j’observe et que je me condamne à apprécier. Plus d’une fois, et je recommencerais Jean. Avais-je jamais eu le choix ? »

« Plus que le désir. L’Homme se condamne plus que son manque de liberté, qui fut tressé avec la liane de la convention et de l’accord. Liane rugueuse et rigide, franche, et peu douce ; c’est en maîtres de morale que nous nous sommes tous condamnés à ne pas voir et s’interdire nos désirs les plus sincères.

Aveugles, aimants éperdument.

Hommes, pauvres hommes. »

Éris avait apporté dans sa tourmente un coffre dans lequel vivait l’ontogenèse de ses crimes et de ses châtiments. L’Histoire d’un collectif mis à mal dans sa tourmente, condamné à répéter ses drames au prix d’un bien lourd forfait. Le désespoir n’alimente pas que les faibles, il avale aussi l’homme de foi et de valeurs, autant que l’homme de convention. Les conflits s’endiguent autant que la liberté.

Éris se condamnait à qu’à ne posséder ses désirs interdits, jadis simples désirs.

« Jean, que mes souhaits se déversent dans la coupelle de mes désirs ; puissent-ils y trouver une quelconque ressemblance avec les passions qui se cachaient sous une petite pénitence. Ils ont au moins le mérite de te montrer que bien peu d’égards ne se réclament pas d’un semblant de justice. Le temps n’avance pas plus que les choses non dites et les conflits non résolus. Que me reste-t-il alors ? L’espoir que le désir interdit s’accepte plus qu’il ne s’endigue et ne se taise. »

« J’admire la danse de tes mots Éris, ils me rappellent combien désirer pourrait ou devrait se vivre sans se regretter. Mais les appareils de convention se reproduisent et se manifestent chaque jour, ils attestent du poids de leurs propres mots, sans lesquels ce désir se serait peut-être manifesté sous une autre lumière. Des sentiments qui me font l’effet d’une cataracte, ne laissant que sur son chemin de bien faibles mots pour couvrir un sourire plus qu’une honte. Si ton désir interdit te possède plus que tu ne le possèdes, et s’il appelle plus que tu n’arrives à l’entendre, pourquoi ne pas t’en débarrasser Éris ? »

« Il se chante et anime en moi plus d’une joyeuseté. Il est en mots et en gestes ce qu’un trop lourd déni me condamnât à ne pas faire. Sans que je puisse n’y voir en lui une quelconque feinte des égards distants, j’alimente au moins le bonheur de la parole. Des danses enivrées et fécondes au moins pour leur salut : c’est que j’y vois et ce que je ressens Jean. Et pourrais-je alors ne plus désirer à chaque interdit ? Si oui, je me condamne. »

« Plus d’une fois. Piètres mots dans le silence de ton aventure. Laisses-toi au moins le doute et apprécier ta parole. Si elle ne désire pas se manifester sans qu’elle n’en vienne à trahir ton désir le plus interdit, elle animera au moins ces quelques joyeusetés dont tu te réclames.

Alors, sans rien que tu ne puisses laisser, la distance occultera ton cœur et tes mots. Il te restera cette liberté que la convention n’avait sue faire taire, et quand bien même elle susurre ton silence et ton pardon, ils te suffiront à fabriquer tes écueils, et le doute se suffit à lui-même, au moins en l’espace d’un répit Éris. Tu apprendras à y apprécier sur la douceur de tes lèvres le doux baiser de pensées furibondes.

Jamais tu ne toucheras l’interdit plus que ces pensées, alors, apprends à les aimer. »

« Jean, si ce désir ne m’avait pas condamnée, je l’aurais peut-être laissé me charmer. Il apporta pour mes douces réalités le dessin d’un rapport qui jamais ne voit la lumière sans trancher un nœud gordien. Si ces désirs se disent vrais, j’apprendrais à les accepter, et si je peux rien y faire, j’apprécie mon pardon dans mon désarroi. Bien avant d’y avoir trouvé la satisfaction d’opulents désirs, je m’allonge sur des braises ardentes, que j’embrasse… avant de me laisser transpercer par ce désir interdit. »

~

Tentatives vaines pour de vaines tentatives. Le désir interdit subjugue plus qu’il ne pardonne. Sans jamais vraiment disparaître, il se fait peu discret. Autant qu’il ravive plus d’une passion enflammée, il apporte aux volontés de l’Homme plus d’une pierre aux égards de ses propres folies.

Et si Éris l’avait accepté, elle avait également accepté une condition sans succédané.

Mettre au jour des désirs qui régissent le monde des passions, telle était l’œuvre qu’Éris tentait de parachever, mais si elle animait plus d’une volonté, elle porterait à jamais en son cœur l’éternel traité de la nature humaine…

2 Comments

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